La mort dans l’âme

Les humains naissent la mort dans l’âme. Les animaux aussi, peut-être, mais c’est évidemment une hypothèse impossible à vérifier. Alors, pour certains, elle reste tapie, inactive, endormie, et ne se réveille jamais, ou rarement, pour les grandes occasions : guerre, deuil, perte. Pour d’autres, la mort dans l’âme est une manière d’être, pour laquelle la frontière entre le désir de vivre et la tentation de mourir est poreuse, se déplaçant sans cesse, sans arrimage ni définition claire.

Jeanne avait compris que la mort était dans l’âme à titre presque naturel quand le désir de mourir avait cessé de l’étonner. « Bienvenue chez les humains ! », avait-elle l’habitude de dire à ceux de ses patients qui lui apportaient leur mort dans l’âme, leur restituant par là le choquant mais roboratif énoncé qu’elle avait elle-même reçu, il y a très longtemps, avant.

Comme de l’angoisse, on ne guérit pas de la mort dans l’âme et l’on peut en être habité sans maladie ni tragédie. Quand elle s’installe, à la faveur d’une blessure, elle travaille. À quoi, c’est difficile à savoir, et Jeanne avait fini par se dire que, finalement, ça ne la regardait pas. Elle avait choisi de laisser la mort dans l’âme tranquille, de la laisser vivre en quelque sorte. Laisser vivre la mort dans l’âme.

© Marie-Anne Paveau

Le regard de lac

Jeanne aimait bien aller chez Eddy. Eddy tenait le pressing du coin de la rue de la plaine. Il était libanais, spirituel et anti-israélien. Jeanne savait qu’il était anti-israélien à cause d’une discussion sur le Sud-Liban qui avait tourné à la diatribe sauvage, mais elle avait réussi à détourner la conversation en abordant la difficile question du nettoyage des broderies anciennes. Elle en avait été assez fière d’ailleurs, et s’était dit qu’elle se resservirait de la méthode, qui reposait sur la prise en compte subtile de l’environnement concret et immédiat d’une discussion. Le contexte, toujours le contexte. Continue reading Le regard de lac

Le goût du feuillage humide

Tout a un goût, un vrai goût qu’on perçoit avec la langue et les papilles pour ce qu’on met dans sa bouche, ce qu’on goûte ou ce qu’on mange, ou un goût par ressemblance, comme on attribue parfois une couleur aux choses.

En se remémorant le goût en même temps fort et délicat de feuillage humide qu’elle avait trouvé à ce moment, Jeanne pensait à « la couleur des violettes humides » que Neruda donne à la mort, et souriait de ce que son goût de feuillage soit au contraire si intensément vivant. Les goûts s’attachent aux êtres, aux choses et aux moments, comme les impressions et les sensations, et constituent une sorte de mémoire gustative qui dépasse le simple sens pour s’imprégner partout. En marchant avec ce goût de l’autre au corps, de la bouche à la pensée, elle se demandait où, ces dernières années, ces derniers siècles, il s’était replié, caché, annulé, presque, pour qu’elle n’en ait aucun souvenir. Avec l’irruption du goût revenaient d’autres sens, comme la perception de la lumière, qui s’était si joliment levée parmi les arbres ce matin-là, et le sentiment d’une présence, l’impression que le monde était habité. Le titre d’un essai de Jean-Marie Rouart lui revenait, Ils ont choisi la nuit ; c’était un livre qui l’avait frappée quand elle avait vingt ans, un recueil de textes sur des suicidés célèbres et la manière dont ils étaient entrés dans cette nuit définitive. Jeanne, curieusement, avait l’impression inverse de sortir d’une nuit qu’elle n’avait pas choisie ni même vue s’installer et contemplait avec une joie un peu ébahie ce retour d’une lumière qu’elle n’avait pas vue disparaître. Continue reading Le goût du feuillage humide

Le tapissier de la rue Vitruve

En allant faire ses courses un matin, Jeanne aperçut un message sur un pare-brise, grifonné à la va-vite sur un bout de carton : « Je suis le tapissier de la rue Vitruve ». L’énoncé l’avait réjouie sans qu’elle comprenne vraiment pourquoi, si ce n’est de vagues échos en je suis qu’il faisait remonter de loin : « Je suis une force qui va », « Je suis la vérité et la vie » et ce succulent « Je suis un écrivain japonais » qu’un auteur haïtien avait donné comme titre à l’un de ses livres. Et puis aussi ce fameux « Je suis le maître du monde » qu’elle entendait mentalement avec un accent allemand, parce que ça lui évoquait Le dictateur de Chaplin confusément mélangé avec Docteur Folamour et la scène de Titanic dans laquelle le petit Leonardo di Caprio hurle avec grandiloquence cette phrase à l’océan. Ces énoncés en « je suis » lui cornaient aux oreilles pendant qu’elle pesait ses courgettes. Continue reading Le tapissier de la rue Vitruve

White material, white trauma

Jeanne était allée voir White material, un film de Claire Denis écrit avec Marie N’Diaye, et avait trouvé que c’était un drôle de discours. Les films de Claire Denis sont toujours de drôles de créations mais elle était allée voir celui-ci avec la mémoire de Chocolat, le premier film de la réalisatrice, auquel elle pensait régulièrement : l’enfance africaine, les jambes légèrement arquées d’Isaach de Bankolé et son regard en amande, le rythme lent de la chaleur, et surtout, ces liens que les enfants nouent avec ceux qui s’occupent d’eux ailleurs, fortifiés par les séparations, puisqu’ils se transforment vite en souvenirs idéalisés. Les ramatous de Tananarive, Victorine et Marguerite, étaient ainsi devenues dans l’imaginaire familial des figures nourricières de conte anthropologique. Victorine, sa maigreur, son charme et sa voix haute ; Marguerite, sa rondeur, ses assiettes de riz en triangle et sa bienveillance silencieuse. Jeanne pensait souvent à elles, se disait qu’elles devaient être mortes depuis longtemps, emportant avec elle ce bout d’enfance latérite sur la Grande île qui n’était jamais réapparu. Mais rien de Chocolat n’était revenu dans White material, dont Jeanne n’avait perçu que la violence et la répétitivité. Continue reading White material, white trauma

Le joueur de billes

On tue un enfant. Ce titre avait violemment frappé Jeanne à la première lecture ; c’était un ouvrage de Serge Leclaire, et elle ne pouvait en relire le titre en parcourant sa bibliothèque sans avoir le souvenir de ce premier choc. Elle avait d’abord interprété cette phrase comme l’expression de la maltraitance et du meurtre de l’enfance. Mais Leclaire parlait d’autre chose : de la nécessité pour l’adulte de faire le deuil de l’enfant qu’il était, et qu’il pourrait toujours rester, puisqu’il était l’enfant d’un père et d’une mère. Surtout d’une mère. « Meurtre irréalisable, mais nécessaire », disait-il. Faire le deuil de l’enfance, c’était faire le deuil de l’immortalité, de la toute puissance, de l’inconscience et de l’intégrité, et de « l’enfant merveilleux de la mère », disait encore Leclaire. C’était aussi accepter que la mort soit là, dans la vie, tout le temps, comme une expérience ordinaire ; que l’échec et la chute et le malheur arrivent, comme ça, sans demander d’autorisation ; que la lucidité pique et morde, dévore parfois, mais ouvre aussi parfois à des visions nouvelles ; que l’autre intervienne dans notre existence, nous modifie, nous blesse ou nous enrichisse, bref ne nous laisse pas intact. Évidemment le programme n’était pas très alléchant, vu comme ça. Et il ne fallait pas être grand psychologue pour savoir que les petits d’homme choisissaient souvent, en grandissant, de rester petits, car la perspective de ces abandons-là était bien terrifiante. Continue reading Le joueur de billes

La seconde enfance des mères

Merci à C. qui a mis les mots là où ça ne voulait rien dire

Cet été-là, Jeanne était devenue la mère de sa mère. Elle savait que les mères sont mortelles et que les enfants doivent les perdre. Elle savait aussi que la responsabilité change de rive, un jour ou l’autre, et que le temps vient où les enfants doivent s’occuper de celle qui s’est occupé d’eux. Mais elle avait repoussé ce moment loin d’elle et même de sa conscience pendant des années, espérant sans doute qu’il n’arriverait pas. Elle se rendait compte désormais que sa relation avec sa mère avait été en grande partie occupée par cette lutte-là, qui ne disait pas son nom : tenir éloignée la mort de la mère ; éviter la seconde enfance de la mère ; ne pas devenir la mère de sa mère. Que de tensions, de disputes, d’amertumes, avaient pris la place de la peur. La peur de la mère-enfant. Continue reading La seconde enfance des mères

Le retour des larmes

C’était dans l’ascenseur. Le souvenir était remonté brutalement comme une bouée de fond dont on aurait brusquement coupé l’amarre. Il dormait depuis quinze ans.

C’étaient les premières années de l’analyse. Les années où l’on pleure de parler, ou l’on ne parle qu’en pleurs, où le pleur est parole. Jeanne était sortie d’une séance en larmes, ces larmes impossibles à réprimer qui choisissent leur flux dans une indifférence parfaite aux yeux dont elles sortent. Continue reading Le retour des larmes

Les mouajes

Les gens parlaient. Les gens ne cessaient de parler. Ils parlaient d’eux le plus souvent, leurs premières personnes se mettant mécaniquement en marche, et déployant leur machinerie bien huilée. Dans son jargon intérieur, Jeanne les appelaient les mouajes. Les mouajes constituaient une variété un peu analogue à celle des gens du centre. Les deux catégories avaient en commun cette robuste tendance centripète qui ne se démentait jamais. Continue reading Les mouajes

Latérites

Dans la maison des restes qu’on appelle ailleurs maison familiale, il y a, rangée dans un carton, une petite paire de chaussures de bébé en cuir blanc, rougies de latérite, sans lacets. Ce rouge, c’est celui de la Guyane, de la maison sur pilotis de Montabo. Ce sont les chaussures de Claire, la sœur de Jeanne, précieusement gardées pour on ne sait quelle descendance, pour une petite marcheuse imaginée et restée imaginaire. Ou alors des restes, comme souvent, comme toujours. Continue reading Latérites