Le sinistre

Chez Jeanne, on parlait souvent du sinistre. « C’était avant le sinistre », « Tu sais, après le sinistre, ce n’était plus pareil ». Il y avait la vie avant le sinistre, et puis la vie après. Petite, Jeanne avait emmagasiné toutes ces phrases sans en comprendre précisément le sens. Mais en matière de mémoire, le sens compte assez peu à côté de l’impression ; ce mot de sinistre s’était imprimé dans sa mémoire, y avait creusé sa place, s’y était frayé son chemin, le chemin de la lignée dévastée. Ce que Jeanne savait, c’est que tout avait été détruit, et bien plus que la Vieille demeure. La joie aussi avait été emportée, et ce bien-être ou cette aisance que procure la possession d’un lieu où l’on est né, où l’on mourra et que l’on transmettra. Elle avait compris bien tard que ce sinistre qui avait touché ses anciens l’avait elle aussi privée des lieux qu’elle aurait pu habiter. Elle était longtemps restée une sorte d’apatride avec papiers.

Jeanne avait fait un rêve surprenant : deux soldats allemands se tenaient devant le portail de la Vieille demeure, une croix gammée de pierre à leurs pieds. C’étaient des soldats allemands de livre d’histoire : uniforme feldgrau, insignes de col, casque vert, bottes de marche, Mauser en bandoulière. Dans son rêve, Jeanne se tenait face à eux, un peu en contrebas, et les regardait avec une anxiété étonnée. Celui de gauche était un peu plus grand que son camarade ; ils étaient jeunes et placides. Et soudain, la croix gammée volait en éclats. Le rêve s’arrêtait sur cette explosion. Le rêve de la croix gammée colla à la conscience de Jeanne pendant des jours. L’homme à la robe de chambre se contenta de remarquer qu’il était toujours intéressant que les totalitarismes éclatent.

La mère de Jeanne emballait tout, en particulier la nourriture. Le pain était doublement mis en sac ; le café était dans son étui qui était dans un sachet placé lui-même dans la boîte étanche. Le linge était rangé enveloppé, les vêtements houssés. C’est pour protéger, disait-elle. Mais de quoi, demandait invariablement Jeanne. Et puis un jour elle comprit que c’était des Allemands qu’il fallait protéger le pain et le café, des Allemands et de leur croix gammée, même réduite en morceaux. Les Allemands qui étaient arrivés ce dimanche de juin 1944 en fin d’après-midi, avaient donné une heure aux habitants pour partir, avaient longuement et méthodiquement pillé les maisons, et avaient rasé le village à la grenade incendiaire. La Vieille demeure avait volé en cendres. Tous les hommes, prévenus par le maquis, avaient réussi à s’enfuir, et ce sont des femmes et des enfants qui avaient enfourché vélos et charrettes pour se déplacer plus loin. Pour se protéger. La mère de Jeanne avait dix ans. La mère de la mère revint la nuit ; elle ne trouva qu’un sac de laines et une soucoupe calcinée.  On passa la fin de la guerre dans la maison bleue du lac.

La Vieille demeure mal reconstruite à l’identique avec les dommages de guerre avait toujours été dure à Jeanne. Le crépi gris sale de la reconstruction semblait fermer les portes et les visages. La partie inachevée exhibait cette restauration manquée comme une cicatrice de béton. Le sinistre semblait irréparable. La Vieille demeure, devenue la Maison du haut du bourg, était massivement inhospitalière, et le resta longtemps.

Et puis un jour, les iris parlèrent. Les iris survivants, les beaux iris opulents, indigo et froissés d’avant le sinistre, qui s’étaient mis à refleurir sans sommation. Comme la rose du Petit prince, Jeanne s’en sentit responsable. Elle acheva la réparation. La Vieille demeure brisée devint la Nouvelle maison, soixante-huit ans après. Soixante-huit ans, le temps qu’il fallut aux débris de la croix gammée pour se fondre dans les mémoires, le temps qu’il faut aux descendants pour réparer les blessures des ancêtres, le temps qu’il faut aux paroles entendues pour produire des écrits formulables.

Ⓒ Marie-Anne Paveau

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