Les restes

Il y avait toujours eu des restes. Des restes de tout, nourriture, tissu, laines, et même des restes d’intention qui gisaient dans des cadeaux achetés, empaquetés et jamais offerts. Ce qui dominait cependant c’était la nourriture. Jeanne avait toujours vu le réfrigérateur plein de soucoupes et de ramequins remplis de ces formes sans couleur, sans vie, écœurantes à la vue et à l’odeur, plus ou moins recouvertes de morceaux d’aluminium. C’était les restes, il ne fallait pas jeter. Parce que le Biaffra, le Vatican, on ne jette pas la nourriture, le lac de Tibériade, et les Allemands.

Les Allemands. Jeanne ne mesurerait sans doute jamais ce que les Allemands, ceux du Sinistre, lui avaient légué, à travers le fil des générations, comme restes. Ces restes toujours conservés, jamais consommés et jetés in extremis, quand la pourriture les avaient rendus définitivement impropres à la consommation, envahissaient la famille, la vie de la famille, le lieu de la famille, la cuisine des repas. On ne comptait plus les disputes qui avaient commencé par un « Ah, il y a encore des restes », et qui s’étaient terminées dans la sidération muette des enfants devant la violence adulte. Jeanne avait commencé à réfléchir assez tard  à cette question des restes ; pour tout dire, elle avait eu besoin de trois analystes et d’une quinzaine d’années de séances. Ça faisait cher les bouts de courgette moisis. Et long, surtout. Mais ce que font les mères avec la nourriture, le nourrissage, est très difficile à comprendre, et même à se représenter : la mère, ça reste celle qui élève et nourrit, avec ses bienveillants nibards gonflés d’amour et de tendresse. Le frère, celui qui lui manquait, avait un jour involontairement déchiré un voile. C’est le cyanure dans le biberon, avait-il déclaré avec l’aplomb libérateur que donne la formulation enfin possible de la souffrance insupportable. Le cyanure dans le biberon, oui, c’était à peu près ça. Finir les restes, finir la nourriture morte, finir ce dont on nomme ce qu’on a laissé, délaissé. Être une forme de cercueil, d’urne, de boîte à restes, finalement. Les mères maltraitantes le restent, c’est le cas de le dire ; elles conservent soigneusement l’enfant à maltraiter dans un ramequin plein de moisissure et recouvert d’une soucoupe, et continuent de faire à l’adulte ce qu’elles ont toujours fait, ce qu’elles font si bien : essayer de lui faire absorber les restes, les déchets laissés et délaissés, les poubelles de leur existence. Pourquoi modifier une procédure aussi bien rodée ? Le legs des restes. Un jour, une de ses amies avait raconté à Jeanne une anecdote maternelle, de celles que toutes les filles possèdent par centaines aussi jouissives que toxiques : écoute, c’est bizarre, ma mère a appelé hier soir, tard, il était plus de onze heures, je m’endormais, c’est Marc qui a répondu. Elle voulait savoir quoi faire de mes restes. Oui, mes restes, elle a dit « les restes de Françoise ». Tu comprends, sur le coup, je n’ai pas compris, pas entendu. C’est Marc qui m’a dit, mais enfin, Françoise, tu entends bien ce qu’elle te dit. Oui, j’entends bien maintenant, j’entends. Mes restes, les affaires de mon ancienne chambre. Mes restes.

Jeanne, si dérisoirement surdiplômée et méthodiquement analysée, aurait dû trouver un moyen quelconque de ne plus tenir compte de cette manière qu’ont les mères de réduire leurs enfants aux déchets de leur vie. Mais, à partir du moment où elle avait compris la pièce que jouaient les restes, évidemment, ça n’avait plus été possible. Et elle continuait d’être emportée malgré elle dans les boîtes à restes, et de visiter ces endroits où ne vont que les dépouilles. Les terres gastes, les terres des restes morts.

Ⓒ Marie-Anne Paveau

Publicités