Pilpoul mondain

Jeanne avait toujours été seule. Elle était née seule comme d’autres naissent aveugles ou américains.

Jeanne avait longtemps été persuadée que ses parents n’étaient pas ses parents et qu’elle était la fille d’émigrés russes ayant fui la Révolution d’octobre. C’était son roman familial, et il en valait bien un autre. La chronologie rendait évidemment l’affaire impossible, mais quelle importance, l’essentiel était ce chauffeur de taxi blond sorti des pages moisies d’un exemplaire de Nuits de prince relié de tissu rouge, lu à dix ans, origine d’une tenace passion russe prolongée par une fascination pour l’énigme Anastasia. Et si j’étais Anastasia, s’était-elle souvent demandé enfant ? Puis ce fut un intérêt politique précoce pour Nina et Jean Kehayan, qui dans Rue du prolétaire rouge racontaient leur séjour militant en URSS. Elle avait demandé le livre pour son anniversaire et s’était promis de toucher un jour le sol de sa Russie imaginaire. Quand, vers quarante ans, elle se rendit à Ekaterinbourg, elle eut l’impression d’être un peu chez elle, excepté la cécité à laquelle la réduisait l’alphabet cyrillique. Un ami la photographia théâtralement sous la plaque de la « rue du prolétaire ».

Être enfant trouvé est un métier difficile. N’être l’enfant de personne implique un certain nombre de choses que Jeanne avait expérimentées les unes après les autres. Par exemple, ne pas figurer sur le fil généalogique, même si le livret de famille inscrivait le contraire. Les papiers, les écritures, ça n’a jamais été une preuve de quoi que ce soit. Évidemment, Jeanne était placée quelque part sur l’arbre des liens du sang, comme on disait, mais elle s’était toujours vue perchée sur une branche, prête à s’envoler, ou à s’écraser. La famille, en voilà une drôle de chose : tout le monde déclare doctement et biologiquement qu’elle existe, mais en réalité nombreux sont ceux qui ne savent pas vraiment de quoi ça a l’air, ce machin fameux, dont on parle tant. La famille et l’humanité, c’est tout de même différent : c’était le résultat des réflexions de Jeanne, qui croisaient heureusement les écrits de quelques-uns, ermites, philosophes ou poètes. L’enfant trouvé de personne avait finalement plus de chance de rencontrer ce qui le faisait humain que l’enfant reconnu de tout le monde qu’on ne libérait pas du cercle des ascendants. La solitude de Jeanne devint ainsi une expérience de création et de liberté, que personne ne comprenait vraiment, mais qui lui permettait, à elle, de comprendre un peu mieux cet étrange endroit qu’on appelait la société.

La solitude est un bon sujet pour les conversations mondaines. Les gens en parlent, de manière assurée et détachée, avec une savante commisération et une impressionnante compétence. Elle se souvenait ainsi d’une discussion qui avait tourné pendant de longues minutes autour de distinctions jésuitiques entre solitude et esseulement, et puis seul, esseulé et solitaire. Elle s’était sentie incapable d’y participer parce qu’elle ne comprenait tout bonnement pas de quoi il s’agissait. Elle n’avait, au sens propre, rien à en dire. Ça lui faisait bêtement penser au pilpoul que David Small, le rabbin détective des romans de Harry Kemelman, utilisait dans ses enquêtes criminelles. Ces gens, cernés de couples et de familles, cerclés d’amitiés obligatoires et de relations obligées, pratiquaient une sorte de pilpoul mondain et dérisoire sur une question inéprouvée qui lui semblait relever de la réalité la plus brute. Et silencieuse, peut-être. L’expérience de la solitude, compacte et physique, elle en avait fait l’épaisseur de son humanité.

Jeanne s’était donc inventée enfant trouvée. La pensée devint son territoire, le lieu où elle trouvait une compagnie, où elle traçait des itinéraires et dessinait des habitats.

© Marie-Anne Paveau

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