Lost in translation

Tout en se demandant pourquoi elle avait accepté cette mission, Jeanne savait bien qu’elle se mentait comme on peut le faire quand il s’agit des lieux d’où l’on vient. L’Algérie, c’était tellement familier, aussi familier que la Guyane ou les pays d’Afrique où elle avait passé son enfance. Comme la Guyane, c’était une terre qu’avait connue ses parents avant sa naissance, mais où elle était comme inscrite, malgré eux sans doute. Cette mission, elle l’avait acceptée pour retourner en Algérie, sans y être jamais allée.

C’était la première affectation de son père à la sortie de son appli, juste après Saint-Cyr. On était en septembre 1962, drôle de moment pour partir en Algérie, mais ça s’était passé comme ça, et dans la section commandée par le jeune Saint-Cyrien, les sous-officiers et soldats qui avaient combattu le FLN après avoir mené la longue guerre d’Indochine avaient dû apprendre fissa à saluer le drapeau algérien en allant au champ de tir. Parfois la section française croisait une section de l’ALN. Inutile de dire que ça renâclait dans les rangs. La mère de Jeanne avait fait les Langues O, elle enseignait l’arabe et avait obtenu un poste au lycée d’Alger ; elle ne put évidemment jamais y donner un seul cours : septembre 1962 en Algérie, il fallait être fou pour envoyer de jeunes Françaises rousses et catholiques assurer les premiers enseignements d’arabe de la jeune république décolonisée. Elle était restée cloîtrée chez elle, et quand son mari fut envoyé à Laghouat, au fond du Sahara, elle rentra en France.

C’était donc la terre des armes du père et de la langue de la mère qu’elle allait visiter. C’était aussi la terre perdue de l’homme qu’elle avait quitté, un de ceux qui avaient pensé avec une sincérité violente que l’Algérie, c’était l’Auvergne ou la Bretagne, et qui avaient exercé leur domination tranquillement légitimée par cet incroyable droit du sol que certains pieds noirs revendiquaient encore.

Sans y avoir jamais posé les pieds, elle savait qu’elle serait chez elle dans ce pays, et c’était ce savoir intuitif et sûr qu’elle méditait dans la salle d’embarquement, en attendant son vol pour Oran. En face d’elle un homme lisait un magazine. Elle regardait cet homme en se demandant ce qu’il allait faire à Oran. Quand on voyage, et qu’on se sent perdu, on ne trouve même plus d’explication aux voyages des autres. Il avait un ordinateur, un sac à dos et une allure indéterminable. Développement des relations économiques et industrielles avec l’Algérie, se dit-elle. Par hasard, ou parce qu’elle en avait envie, elle lui parla devant le tapis roulant des bagages à l’arrivée et ils convinrent d’un rendez-vous dans la semaine. Sa carte mentionnait une profession en anglais qu’elle ne sut pas identifier. Il lui expliqua ensuite qu’il négociait des équipements pour les sociétés pétrolières. Il travaillait en Alsace, avait une femme et trois enfants blonds.

En sortant de l’aéroport Es Senia, accompagnée de la secrétaire volubile et voilée de l’université, elle regarda l’Algérie et la reconnut. Ou plus exactement rien ne l’étonna : le sable, la saleté, la nature de la lumière, les charrettes d’oranges, l’odeur épicée, le bruit, les djellabahs. La femme voilée lui énumérait les lieux traversés, qu’elle avait l’impression de connaître. La place d’armes, la mairie, le théâtre. Elle croyait y voir des silhouettes familières. Son hôtel était en centre ville, dans l’Oran français qui ressemblait à Tunis, à Nice ou à Paris, mais abîmé par l’abandon postcolonial et les années de sang. De sa fenêtre, elle regardait les façades haussmaniennes délabrées, percées de climatiseurs. Elle entendait la mère de Bernard, son ancien mari, lui dire avec son chuintement bourgeois et le fonds militant des pieds noirs qui colorait tous ses propos : « Mais enfin, Jeanne, on n’était pas des arabes, Oran, Alger, c’était exactement comme Paris ou Bordeaux ! ».

Le mercredi soir, elle retrouva l’homme de l’aéroport dans le hall de l’hôtel. Il avait engagé son chauffeur pour la soirée et l’emmena prendre un verre au Sheraton tout récemment construit par les Chinois. D’un seul coup Jeanne vit un pan de son adolescence s’inviter là, au milieu des hommes d’affaires tous européens et des Algériens tous masculins : elle avait passé quelques débuts de soirée dans un autre Sheraton, vingt-cinq ans auparavant, dans un petit coin d’Afrique de l’est, et elle percevait la même ambiance internationalement neutre et esthétiquement adaptée au lieu. L’hôtel d’Oran avait une couleur orientale indéniable, mêlée cependant d’un petit air asiatique  qui produisait un mélange inédit.

La conversation roulait difficilement autour d’un verre de vin assez mauvais, plombée sans doute par l’étrangeté de la situation et la distance importance qu’il y avait entre eux.  A priori, l’universitaire et le négociateur n’avaient rien à se dire, et peut-être d’ailleurs rien à faire ensemble dans ce bar d’hôtel algérien ni ailleurs.

Puis la situation se modifia brusquement quand ils se retrouvèrent dans une petite pizzeria chaleureuse du centre. L’homme du pétrole parla de sa vie, de sa famille, de son travail, et surtout de sa peur de la mort, qui occupa le reste de la soirée et imprégna Jeanne d’un sentiment ambigu. Il y avait une vérité presque absolue dans les paroles de cet homme librement adressées à une inconnue qu’il ne reverrait pas, et en même temps une lourdeur insupportable dans cette exclusivité presque secrète, sans témoin et sans suite. Il tremblait en parlant et Jeanne se sentait destinataire d’une adresse qu’elle n’avait pas envie d’accepter. La situation s’allégea quand elle se rendit compte qu’il pourrait lui fournir un énième exemple de première personne : il ne lui parlait qu’en « je » et ne lui adressa aucune parole en « vous », excepté les traditionnels « vous faites quoi dans la vie ? » et « qu’est-ce que vous êtes venue faire à Oran ? ». Mais elle garda longtemps en mémoire les paroles de détresse de cet homme de transit et se dit finalement qu’il lui avait également parlé d’elle, quand elle comprit, bien des mois après, qu’elle était venue en Algérie pour rencontrer ses morts.

© Marie-Anne Paveau

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