Les oignons de l’inconscient

C’était parti des iris. Tout était sans doute parti des iris d’ailleurs. Les racines des iris, ce sont des rhizomes, qui maillent la terre comme une mangrove enterrée. Sous les massifs d’iris, Jeanne imaginait ces réseaux d’oignons qui s’entremêlaient, tout tordus, les uns dans les autres. Les réseaux d’oignons avaient survécu aux guerres et aux ravages. Ils avaient aussi résisté à la folie de la famille, aux paroles dures des ancêtres, aux paroles folles de la mère. Tous les ans, imperturbablement, vers le mois de mai, ils sortaient, impériaux, impérieux même, dans leur fragilité pourtant si grande : la tige d’un iris, ça casse comme du verre. Jeanne était sans doute la seule à les avoir entendus ; la parole des iris était sûrement celle qui avait tenu en échec la folie et la guerre, depuis cent cinquante ans. Ils avaient vu les grenades incendiaires de la Wehrmacht, la détresse des sinistrés, l’étrangeté de la reconstruction ; ils avaient repoussé derrière ses lignes la parole folle de la mère comme ils avaient défié le temps de la guerre. Tant que les iris sortaient, et parlaient à Jeanne, elle pouvait se tenir debout, comme eux, l’allure haute et la tige fragile. Il n’y avait pas moyen de s’opposer à la parole folle, ni de la faire taire, il fallait qu’une autre s’interpose, avec robustesse, et sans discussion ; les iris de la terre de Nièvre faisaient ça. Ils disaient des choses incroyables, des choses insues et indicibles, ils parlaient ce qui est tu, toujours. Les rhizomes devaient être plantés dans un réel auquel celui de Jeanne n’avait pas accès. Et c’était tant mieux. Elle chérissait ses rhizomes, les oignons de l’inconscient.

Elle planterait les siens, blancs, à la fin de l’été.

© Marie-Anne Paveau

Publicités