Le syndrome d’Hedra

Les gens ne sont pas ce qu’ils ont l’air d’être. Cette maxime banale, qui tournait vite à la scie, avait pourtant permis à Jeanne de se défaire de ce besoin d’être qu’elle appliquait à tort aux autres. Cela n’empêchait pas les mauvaises rencontres, et les amitiés intrusives. Les amis intrusifs étaient apparemment amicaux, affectueux et admiratifs ; ils étaient en réalité hostiles, agressifs et envieux. Le problème, c’est qu’ils s’habillaient en danseuses et portaient des habits qui faisaient les moines. Et qui soupçonne les jolies danseuses et les bons moines ?

Quand Jeanne avait rencontré Barbara, elle l’avait trouvée chaleureuse, drôle, et vivante. Il y avait bien ses étranges moments d’absence et de fixité du regard, mais Jeanne, prise à l’époque dans des luttes qui consommaient une partie de sa lucidité, ne les avaient pas vus, ou plutôt les avaient vus sans vouloir les reconnaître. Une amitié avait donc commencé. Barbara faisait partie des gens qui ne connaissent pas les frontières : son être était étendu à ses extérieurs et les autres étaient une part d’elle-même. Quand les ambiances étaient au beau et que la joie régnait, ces extensions étaient inaperçues et pouvaient même passer pour de l’affection, ou de la bienveillance. Mais les confusions que Barbara entretenait entre le monde et elle étaient souvent gênantes, parfois envahissantes et pouvaient tourner à la violence. Un film avait marqué Jeanne, Jeune fille partagerait appartement. C’était l’histoire d’une New Yorkaise, Allison, qui entamait une colocation avec une jeune femme apparemment réservée et courtoise, Hedra. Puis la cohabitation se muait en cauchemar : Hedra s’appropriait progressivement tout ce qui appartenait à Allison, puis tout ce qu’elle était, jusqu’à tenter de se saisir de sa vie même. C’était une sorte de fusion extrême, une identification absolue. Hedra, jumelle tronquée, voulait être Allison, et ne lui pardonnait pas de ne pas le lui permettre.

Comme Hedra, Barbara avait progressivement tenté d’effacer les frontières entre Jeanne et elle, s’appropriant ses manières de voir, de penser, et même une part de ses inspirations. Elle ne comprenait pas que Jeanne restaure et redessine constamment les lignes qu’elle avait franchies, et l’interprétait comme une sanction ; Jeanne avait dû supporter quelques bouderies mémorables, qui l’avaient d’abord amusée, puis effrayée, quand elle avait enfin compris qu’elles relevaient du syndrome d’Hedra. Elle s’était alors éloignée, avait cessé ses collaborations et retiré son amitié, après des épisodes pénibles. À ce moment même, elle était devenue la persécutrice. Barbara n’acceptait aucune perte, et s’était immédiatement construit une crédible figure de victime qui convainquait tous ceux qui, comme elle, avaient une idée vague de la distinction entre les autres et eux. La confusion était la règle ; toute distinction était une attaque. Après son retrait, Jeanne avait reçu pendant des années des messages de Barbara, sur le mode de la demande d’amitié haineuse, du reproche plaintif ou de l’agression directe. Barbara guettait ses créations, et réagissait aussitôt dans les siennes propres, les empruntant ou les citant, souvent pour les  disqualifier. Mais le plus souvent, elle les reprenait telles quelles, sans même un signal d’appropriation. Jeanne n’avait réagi qu’une seule fois, déclenchant une furieuse réaction.  Barbara impliquait aussi des tiers dans ses désirs de récupération, ce qui compliquait singulièrement la vie de Jeanne : toute approche du cercle de Barbara l’inquiétait, et elle maintenait donc une vigilance permanente et fatigante. Elle avait l’impression qu’à l’arrière-plan de ses activités flotterait toujours l’ombre d’Hedra, de ses indistinctions et de son amitié malade.

Barbara était un cas extrême. Chloé était d’un modèle différent, c’était une intrusive plaintive. Chloé se plaignait de tout et de tout le monde ; elle était tyrannisée. Par les autres, par le temps qu’il faisait ou celui qui passait, par les livres qu’elle n’aurait pas le temps de lire, les écrits qu’elle n’arriverait pas à produire, les pays qu’elle ne visiterait jamais, les vies qu’elle ne vivrait pas, les hommes qui ne l’épouseraient pas. Cette plainte douloureusement permanente la maintenait dans un état à la fois infantile et protecteur : il fallait ménager Chloé, fragile et modeste. Jeanne, qui avait décidément du mal à repérer les Hedra de son entourage, sans doute empêchée par ses propres écrans, avait fait l’erreur de la considérer comme une adulte, avec laquelle on pouvait, par exemple, avoir des discussions. Bien mal lui en avait pris : comme Barbara, Chloé l’avait aussitôt rangée dans la catégorie des persécutrices, au fil d’un discours étonnant où se construisaient de remarquables projections. Jeanne, qui avait rôdé ses dispositifs de protection, les activa aussitôt et s’exfiltra du spectre de l’appartement new yorkais.

De fil en aiguille et d’expérience en expérience, Jeanne réussit à comprendre que les Hedra n’étaient pas de bonnes compagnes dans l’existence, et qu’il fallait, dans la mesure du possible, les éviter. Elle ne put apprendre cependant, à les reconnaître, les Hedra étant, au premier abord, insoupçonnables. Elle attendait donc désormais un second abord avant d’engager ses amitiés, tout en craignant qu’il soit aussi factice que le premier.

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