Le silence d’Honorine

Finalement, on était allé chez Honorine.

Honorine avait toujours travaillé à la Vieille demeure et sa grand-mère Félicie La Poussière y travaillait déjà aux temps d’avant. Chez Honorine, il y avait des fleurs. Des oies, des poules et des lapins, mais surtout des fleurs. Honorine était fière de ses fleurs et elle aimait les montrer. Les iris étaient déjà passés mais les hémérocalles projetaient leur vif orangé avec énergie, les pélargoniums et les géraniums-lierres débordaient des pots, et puis il y avait une multitude de fleurs dont Honorine ne connaissait pas les noms, mais qu’elle faisait pousser chez elle en ramassant des graines un peu partout. Jeanne demandait les noms ; Honorine riait : « Les noms des fleurs ? Pour quoi faire ? y a pas besoin des noms, suffit qu’elles poussent ». Oui, sans doute, il suffisait que les fleurs poussent, finalement Jeanne était d’accord avec cette exigence simple. Que les fleurs poussent.

Dans la maison d’Honorine, le temps n’avait guère évolué et la vieille amie de Jeanne retrouvait la disposition de la ferme d’antan, fréquentée juste après la guerre. Le père au bout de la table coupait la miche de ce geste auguste devenu célèbre et folklorique dans les films « heritage » ; on mettait de la crème dans le fromage blanc, les œufs étaient encore chauds de la ponte et le mauvais vin était servi avec ampleur. Assise à la table sur l’un des deux bancs latéraux – l’un des hommes présents avait dit à l’amie : « Prenez donc la chaise, vous serez moins peinée » –, Jeanne écoutait la conversation en regardant les meubles et la décoration. Sur le buffet trônait une collection de petites porcelaines irisées et une vitrine basse accueillait une collection de poupées. Deux papiers tue-mouches descendaient du plafond en tournicotant, noirs de petits cadavres. À la gauche de Jeanne, le mari d’Honorine ponctuait la conversation de « ah oui » sincères et presque affectueux. On évoquait des souvenirs. La guerre, comme toujours, l’école au village du lac après la destruction de la maison, les chemins à vélo, et puis ce qu’étaient devenues les fermes, les maisons, les propriétés, qui les enfants des enfants avaient épousé, qui était mort, qui était parti, qui était revenu. « Ah oui », « ah oui », opinait le mari. Jeanne enregistrait mécaniquement le fameux « r » bourguignon, roulé comme elle ne savait pas le faire, les articles devant les noms propres (le Sylvain, la Catherine, la Lucette) et cet emploi de « y » qu’on mentionnait dans les manuels en oubliant qu’il était aussi vivant : « Ça va pas y faire ».

Mais surtout, elle écoutait le silence d’Honorine. Si diserte devant ses fleurs, si bavarde à la Vieille demeure, Honorine, chez elle, à table, en présence des hommes, se taisait. Comme les gens de ce pays sans concession ni pardon, elle était impénétrable. Rien ne disait ce qu’elle se disait. Son beau visage fatigué par le travail mais toujours plein d’une sorte de lumière que Jeanne regardait toujours avec bonheur ne bougeait pas. Ses yeux allaient de l’un à l’autre sans émettre de signe particulier. Ils ne se fixaient jamais nulle part. Jeanne trouvait que l’explication de la présence des hommes était un peu faible, même s’il était peu probable que l’idée d’une parité ait jamais effleuré Honorine, maîtresse de ses fleurs, de sa basse-cour et de son potager. La vieille amie s’était placée au centre de la conversation et n’avait pas quitté cette place, si facile pour une urbaine reçue par des ruraux qui n’osaient ni interruption ni véritable réponse ; mais c’était encore insuffisant. Il y avait quelque chose dans le silence d’Honorine, il y avait des mots, que Jeanne n’entendait pas tout en sachant qu’ils étaient prononcés. Mais par qui ? Et pour quel destinataire ? Les mots silencieux d’Honorine. Elle aimait ce silence. Elle garda ce mystère avec elle.

© Marie-Anne Paveau

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