Les gens du centre

– Ah, tu sais quelqu’un m’a signalé que dans le Phnom Penh Post

– Le Phnom Penh Post, je connais bien, j’ai suffisamment travaillé dessus !

– Je voulais juste dire…

– Ben oui tout ça j’y ai passé une partie de ma vie à tout ça les traductions les informations les analyses et c’était le Phnom Penh Post et le Cambodia Daily et  le Singtao Daily et le Vientiane Time et le Nguoi Viet je connais bien j’y ai passé tellement de temps c’était mon métier je connais bien oui ?

– Euh, rien.

– Ben si ben si quoi ?

– …

Les gens du centre font ça, ils repoussent  les autres au bord, et occupent le centre, méthodiquement. Il leur suffit d’empêcher les gens du bord d’approcher de la parole en arrêtant leurs phrases, en annulant leurs discours, en faisant obstacle aux amorces de leur conversation, qui est la forme minimale de coopération entre les gens. Les gens du centre n’aiment pas la coopération parce qu’ils ont l’impression que ça les laisserait sur le bord. Sur le bord du centre. Converser, ça suppose d’écouter un peu les autres, ceux du bord, et quand on écoute on ne parle pas, enfin en général. Mais les gens du centre ne peuvent pas ne pas parler autrement ils ont peur de dériver vers le bord. Les gens du centre parlent tout le temps, ou ils soufflent, ou ils soupirent, ou ils monologuent, bref ils pratiquent l’occupation sonore. Quand ils parlent, ils répètent beaucoup, ça fait du volume, ça permet de tenir longtemps pour repousser l’ennemi sur les bords. Ça permet d’occuper les théâtres d’opération de la parole, et de rester au centre du dispositif. Autrement ils glissent vers les bords. Les autres, ceux du bord, ceux qui ne peuvent occuper, même brièvement, une place un peu au centre, sont contraints de rester au bord et d’écouter ceux du centre. Ou alors de quitter le cercle de la conversation.

Jeanne avait d’abord longtemps bataillé contre ceux du centre, surtout quand ils comptaient pour elles, parce que c’est très douloureux d’être laissé au bord par ceux qu’on aime. Elle s’était engagée dans des résistances inutiles et usantes qui n’avaient jamais eu aucun effet sur ceux du centre. Elle avait par exemple essayé d’expliquer pendant des années la théorie du centre et des bords à Marguerite. Marguerite faisait quelque chose d’assez pénible à Jeanne, elle finissait ses phrases, continuant sa pensée, ou alors les reformulait, exprimant sa pensée : « Oui, je vois bien, en fait tu te sens ainsi parce que tu as pensé cela et ça provoque telle réaction alors, oui je comprends bien, tu te dis que… ». Stop ! essayait Jeanne, sans succès. Marguerite pensait avec sincérité comprendre qui était Jeanne, savoir ce que pensait Jeanne, ce que ressentait et ce qu’allait dire Jeanne. Que Jeanne puisse avoir une pensée, des émotions et une parole propres, c’est-à-dire, finalement, se situer au centre, ne serait-ce que d’elle-même, était tout simplement hors de sa conscience. Marguerite était quelqu’un du centre et pour y rester tout en conversant, absorbait en quelque sorte la personne du bord. C’était malin, un truc de personne du centre. Jeanne s’était épuisée à expliquer que ce n’était pas ce qu’elle disait, ce qu’elle  ressentait, ce qu’elle  pensait, et à essayer de restaurer ses pensées et ses discours. Puis un jour, elle avait compris que si ceux du centre avaient été capables de comprendre ce qu’ils faisaient à ceux du bord, ils n’occuperaient pas autant les centres. Elle s’était alors laissée glisser au bord et y avait pris place.

Les gens du centre étaient devenus des sujets d’observation et d’interrogation. Elle se demandait pourquoi cette place du centre semblait aussi cruciale à tenir aux premières personnes. Évidemment elle avait bien conscience qu’elle pouvait être, elle aussi, une personne du centre pour quelqu’un du bord, et que son appréciation était toute relative. Elle faisait donc très attention à ces questions de géométrie sociale et essayait toujours d’intégrer ceux qu’elle pensait voir au bord. Elle avait d’ailleurs connu des échecs cuisants dans cette démarche centripète, des gens du bord s’étant avérés être en fait des gens du centre masqués, qui trouvaient ainsi le moyen d’étendre le centre sur les bords.

Devant cette méthode d’expansion masquée du centre, et son incompétence évidente à jouer au jeu du centre et des bords, elle avait  adopté la technique de la sortie du cercle. C’était coûteux, évidemment, car en général les humains sont dans des cercles, même si les jeux du centre et du bord sont parfois durs, comme peuvent l’être les humains. Hors des cercles, il y a plus de sérénité mais moins d’humains. La vie est donc plus rude, la terre plus aride et la conversation plus rare. Jeanne avait cependant fini par la trouver plus riche et féconde que celle des cercles, et elle y faisait même pousser quelques conversations hors des sentiers en cercle et des personnes centrales.

© Marie-Anne Paveau

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