Degrad Guyane

« Je suis retourné en Guyane en 1979, Jeanne n’existe plus ». En fait, elle aurait dû se contenter de cette petite phrase, d’une telle simplicité qu’on pouvait tranquillement la prendre à la lettre, et repartir. On ne dit pas des gens qu’ils n’existent plus, en général, on dit qu’ils meurent ou qu’ils disparaissent, qu’ils partent ou qu’ils font de grands voyages, qu’ils cassent leur pipe ou qu’ils bouffent les pissenlits par la racine, qu’ils claquent, clamsent ou crèvent, mais là évidemment, quand les lieux portent des noms de personne, il y a le choix des référents. Jeanne, c’était elle, mais c’était aussi le nom d’un petit village en construction au bord du Mahury en 1963. Ou devait-elle se dire : Jeanne, c’était un village et c’était aussi moi ? Elle ne savait plus dans quel ordre ça marchait, le village, elle, elle, le village, mais du coup ça l’avait fait hésiter : qu’avait dit son général de père, en ce jour d’avril où elle était allée le chercher boulevard de Port-Royal après vingt ans d’oubli ? Ce qu’il avait dit ou ce qu’elle avait entendu ? Elle avait bien entendu quelque chose qui ressemblait à « tu n’existes plus », qui suivait ce « je te reconnais à peine » qui avait ouvert la rencontre, mais elle l’avait mal enregistré à l’époque. Aujourd’hui, presque quinze ans après, ça lui semblait normal d’avoir été une si mauvaise réceptrice, puisque c’était inaudible.

Ça rappelait les collines de Diên Biên Phu, cette manière de donner des noms de femmes aux villages, aux points d’appui, mais aussi aux chars et aux armes. Brigitte, Gabrielle, Eliane, Isabelle, la mythologie des défaites françaises, avant qu’on ne donne aux opérations des noms d’animaux, Lamantin, Tacaud, Daguet ; ou de pierre précieuse : Turquoise, quelle idée de donner le nom d’une aussi jolie couleur à l’un des trois génocides officiels du vingtième siècle. Les militaires aiment bien les noms de baptême, et sont toujours persuadés d’avoir de l’esprit.

Il y a un « Degrad Jeanne » sur la carte de Cayenne IGN numéro 4713 au 1 : 25 000e, série bleue, et plus loin dans les terres un « Ancien polder Jeanne ». Il faut juste remonter le Mahury à partir de la Pointe Diamant au-delà de Degrad des Cannes, et on tombe dessus, sur la rive gauche du fleuve, juste avant l’auberge du Mahury. Degrad Jeanne, Degrad Des Cannes, et sur les légendes des vieilles photos familiales, Degrad Sardine. Degrad, difficile de ne pas entendre le français derrière le créole. Un embarcadère en fait, si l’on choisit plutôt, c’est une question d’oreille, d’entendre le latin, gradus, une sorte d’escalier. Un « endroit calme, débarcadère naturel d’un cours d’eau où peuvent accoster tranquillement les canots », c’est ça, un degrad, en créole de Guyane.

Du polder Jeanne au village Jeanne, un petit déplacement anthroponymique, par un colonial amoureux d’une femme, d’une mère ou d’une fille. Quarante-sept maisons, des bananiers, de l’herbe à éléphants, tout ça prévu pour des Belges qui ne sont jamais venus, récupéré par des H’mongs qui ne sont pas restés. Et un jeune lieutenant à la tête de ce chantier, fraîchement sorti de Saint-Cyr, qui s’était dit, tiens, ce serait un joli nom pour une fille. J’en ai déjà une qui s’appelle Claire, la seconde, ce sera Jeanne.

Elle était cette seconde fille. Elle était la fille de cet homme qui haïssait les femmes mais leur donnait des noms de village. Jeanne le village, dont il existe encore plusieurs photos, avait été construit par une section d’appelés du 5e Régiment du Service militaire adapté, une unité de formation de l’armée de terre, qui existe toujours. Apprentis maçons, électriciens ou charpentiers, ils étaient allés construire Jeanne dans les marais au sud-est de Cayenne. Elle avait voulu la voir, cette Jeanne qui n’existait plus, puisque, finalement, elle ne s’était pas contentée de se l’entendre dire. Elle s’y était donc rendue, dans l’état étrange de celui qui ouvre une tombe pour vérifier qu’il n’y est pas, un peu anxieux, cependant, de ce qu’il pourrait y trouver.

Le voyage s’était organisé presque à son insu. Au moment précis où elle préparait une misssion en Haïti, en se demandant vaguement comment elle y intègrerait, puisqu’elle serait dans les parages, un crochet par Cayenne, elle avait reçu un mail de quelqu’un qui lui demandait d’anciens articles. Elle avait lu le message avec l’ennui mêlé d’agacement que provoquait désormais toute référence à l’armée et à ces travaux sur la mémoire de la guerre qu’elle avait traînés comme des boulets dans ses premières années à l’université, mais la dernière ligne l’avait laissée coite devant son ordinateur : je suis actuellement officier tradition à Cayenne, précisait son correspondant.

Une correspondance s’était installée de loin en loin, au cours de laquelle son interlocuteur avait pris des allures de messager envoyé par on ne sait quelle divinité généalogique qui jouait avec les filiations. Il appartenait à la même arme que son père, qui avait d’ailleurs été son chef de corps et qui, souvenir solennel, lui avait remis son premier képi. C’est bien ma veine, s’était dit Jeanne en lisant son écran, décidément on n’en finit jamais d’être la fille du père, de ce père-là en tout cas. Mais cette coïncidence était devenue complicité, et le lieutenant électronique était devenu un cicérone martial puis un ami bourru.

Elle avait donc voulu voir Jeanne, et elle avait vu Jeanne. Le lieutenant l’avait emmenée en pirogue, ils avaient longuement cherché le long des berges du Mahury, failli abandonner, puis trouvé l’endroit grâce à un manguier planté à l’époque de son père, peut-être par lui, qui sait. Elle avait débarqué et mis les pieds sur ce drôle de lieu qui lui avait donné son prénom. Elle y avait trouvé un vieux camion Berliet rouillé, seul vestige du chantier, le piroguier lui avait descellé l’écusson, et il traînait désormais sur sa bibliothèque entre un buste de Lénine et une petite poupée mossi.

C’était donc ça, Jeanne, ce coin de verdure marécageuse, presque entièrement recouvert par la forêt, avec une vague clairière qui montrait qu’on avait défriché, il y a longtemps, dans les années soixante, au temps de l’avenir de Jeanne. « Jeanne n’existe plus ». C’était vrai, finalement, et elle eut l’impression en remontant dans la pirogue d’abandonner quelqu’un sur le polder.

Pendant toute l’expédition, l’ami officier s’était amusé à ce récit des origines en décrivant comiquement l’épopée guyanaise du lieutenant père entrelacée de remarques sur le père général. Jeanne avait enregistré cette superposition des temps qui était l’exacte image de celle des pères qu’elle essayait de clarifier, et ce fut le lieutenant qui gagna : le jeune officier du polder Jeanne avait dû être un père acceptable, aimable peut-être. Elle  laissa donc le lieutenant en sentinelle de mémoire sur son polder, effaça le général impossible et emporta une mangue du manguier.

© Marie-Anne Paveau

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