Que prendre le métro c’est apprendre à vieillir

Les transports en commun, c’était souvent pénible mais parfois lumineux. Ce matin-là, Jeanne était assise sombrement pensive, récapitulant les tâches de la journée à venir, notant mentalement les choses à ne pas oublier, les courses à faire. Quelqu’un s’assied un peu lourdement sur le strapontin à côté d’elle, dans un grand soupir de lassitude. Une femme, la petite soixantaine, ronde, le visage joyeux et les yeux facétieux. Échange de sourires, et de rires. Puis le dialogue s’engage.

– Ah oui ça devient dur, commence-t-elle. Rires, de nouveau.

– Oui, c’est vrai, c’est pas facile.

– C’est là qu’on se rend compte qu’on prend de l’âge, on ne fait plus les choses comme avant.

– Oui, vous avez raison, j’y vais, vers l’âge, répond Jeanne en pensant à ses foulées plus difficiles, aux veilles fastidieuses, à la fatigue des choses.

– On ne se voit pas vieillir, hein, ça vient d’un seul coup. Quand on a des enfants, c’est pas pareil, on est obligé de se voir vieillir.

Cette irruption des enfants dans le wagon chargé du matin étonne Jeanne quelques secondes, et elle se dit ensuite que c’est sans doute pour cette raison que le temps lui paraît linéaire. Elle a parfaitement conscience de son âge, qu’elle aime d’ailleurs, mais moins de ses effets, qui se manifestent toujours à son insu. Ce claquage le mois dernier, ce sommeil interrompant le travail, cette inquiétude du corps moins disponible.

– Mais oui, vous avez raison, répète-t-elle, touchée par ces paroles qui la traversent durablement.

– Moi, j’en ai pas eu, alors… et elle rit de nouveau. On est mieux comme ça, non ?

On est mieux comme ça. C’est possible. On est mieux comme ça. En tout cas, en lui disant au revoir, toujours dans ces sourires fidèles et rieurs, Jeanne se sent bien, ou peut-être mieux, oui, mieux. C’est mieux comme ça.

© Marie-Anne Paveau

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