Latérites

Dans la maison des restes qu’on appelle ailleurs maison familiale, il y a, rangée dans un carton, une petite paire de chaussures de bébé en cuir blanc, rougies de latérite, sans lacets. Ce rouge, c’est celui de la Guyane, de la maison sur pilotis de Montabo. Ce sont les chaussures de Claire, la sœur de Jeanne, précieusement gardées pour on ne sait quelle descendance, pour une petite marcheuse imaginée et restée imaginaire. Ou alors des restes, comme souvent, comme toujours.

À chaque fois qu’elle ouvre cette boîte, et elle le fait souvent comme malgré elle, Jeanne se demande d’où lui vient cette émotion devant ces pas qui n’ont pas été les siens. C’est peut-être justement pour cette raison-là, et elle pense à ce village de polder qui lui a donné son nom tout en restant lettre morte, et à d’autres terres de latérite qui lui collent aux pieds comme une enveloppe bienveillante et douloureuse en même temps.

Poser ses pieds sur la terre rouge du Brésil lui apporte les mêmes émotions contradictoires. Elle se sent chez elle dans la terre, et alors se mélangent les sols de Guyane et de Madagascar, la Grande Île où un fragment d’enfance a été possible, et toutes les latérites foulées depuis. Et en même temps remonte le pénible et familier sentiment de n’être nulle part, de n’avoir sous les pieds que le tout petit morceau de sol qu’elle a réussi à tisser, centimètre par centimètre, année après année, fragile étoffe menacée de déchirure à chaque instant. Entre ces deux sentiments c’est celui du vide qui gagne, toujours, mais au fur et à mesure il a pris d’autres teintes. Longtemps saisie de terreur à l’idée de tomber sans rien ni personne pour la rattraper, elle envisage le précipice avec davantage de calme, et d’ironie sans doute. L’avantage, quand on a voyagé dans les terres gastes, c’est d’avoir apprivoisé les peurs et les détresses, d’en avoir fait des amies un peu turbulentes avec lesquelles on arrive à négocier des moments de paix.

Les géologues expliquent que la latérite se forme par altération. C’est une terre maigre et appauvrie en éléments nutritifs. Jeanne avait souri à la lecture de cette description : la terre altérée, appauvrie, peu nourrissante, c’était une bonne image de la vie de ceux qui voyageaient dans les terres de nulle part. Les terres gastes, terres autres, terres dévastées, terres de l’altération. La latérite est également dotée d’une « cuirasse », qui peut se dégrader par érosion ; la dégradation se marque alors par l’augmentation de la « taille des vides », écrivent aussi les géologues. Jeanne avait franchement ri en lisant ce détail, car elle se représentait très bien ce que pouvaient être les cuirasses dégradées et les vides augmentés, très bien. Elle avait donc eu raison de choisir la terre rouge comme matière de son existence. D’en faire le tissu de son petit bout de sol. Et puis, finalement, on construisait beaucoup avec la latérite : on en faisait des briques, et même des temples ; Angkor était construit comme ça. Ça avait résisté, Angkor, quand on y pensait.

Résister, c’est peut-être aussi une manière de vivre, résister à l’augmentation des vides, à l’altération des cuirasses, au déchirement des bouts de sol. Avoir du rouge sur ses chaussures, sans lacets.

© Marie-Anne Paveau

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