Les mouajes

Les gens parlaient. Les gens ne cessaient de parler. Ils parlaient d’eux le plus souvent, leurs premières personnes se mettant mécaniquement en marche, et déployant leur machinerie bien huilée. Dans son jargon intérieur, Jeanne les appelaient les mouajes. Les mouajes constituaient une variété un peu analogue à celle des gens du centre. Les deux catégories avaient en commun cette robuste tendance centripète qui ne se démentait jamais.

Jeanne ressentait une sorte d’effroi devant les mouajes. Ils lui faisaient peur, la paralysaient, la faisaient se sentir une personne indéfinie sans pronom, moins qu’un on, même. Quel que soit le pronom que vous utilisiez, le mouaje répondait toujours en première personne, sujet ou complément : je, me, moi. Les formules du mouaje étaient par exemple : « Ah mais moi aussi je ». Le mais pour exprimer l’indignation que son interlocuteur ose parler d’autres êtres que lui, et le aussi pour réoccuper de sa première personne un monde qui en avait été provisoirement privé. Il y avait aussi « ça me fait penser à mon, ma… », qui formulait l’analogie unique et fondatrice du mouaje : le monde et moi, moi et le monde, point. Pas de tiers, pas d’autre, pas de sortie du moi en visite chez l’autre ; pour quoi faire, vraiment ?

Le mouaje vivait donc dans le périmètre de sa propre personne et ne s’aventurait pas au-delà. Jeanne avait longtemps cru que le mouaje était un être méchant qui méprisait voire même haïssait les deuxièmes personnes. Elle s’était longtemps sentie menacée et même niée par les mouajes qui provoquaient chez elle une anxiété lourde. Et puis, avec le temps, sans que l’angoisse d’eux ne disparaisse, elle avait compris que le sentiment de la menace et la peur étaient plutôt de leur côté. Le moi des mouajes était bancale et brinquebalant ; le tu des autres, surtout s’il semblait tenir debout, devait sans doute leur faire risquer l’écroulement du château de cartes ou de l’assemblage insuffisamment cimenté. Comme le mouaje ne regardait pas les autres personnes et ne s’intéressait pas à leur existence, il ne pouvait pas savoir que toutes les personnes venaient au monde avec un je mal foutu, au bord de l’effondrement, parfois sérieusement abîmé. Mais il était possible, si l’on ne restait pas au centre de sa première personne, de trouver de quoi faire tenir tout ça, sinon harmonieusement, du moins dans un certain équilibre. La vie qui produisait des êtres cabossés fournissait aussi les outils pour les réparer ; simplement, il fallait les construire soi-même, ces outils, comme le premier anthropoïde avec la première noix cassée, le premier homme avec la première pierre coupante, la première étincelle, la première viande cuite, la première caresse. Il fallait tout inventer, autrement tout restait dans le premier ordre, celui de l’humain inachevé et impuissant à vivre.

Jeanne avait passé beaucoup de temps à bricoler ses outils maladroits et elle faisait sa petite humanité avec des rustines, du mortier artisanal, une quantité certaine de sparadrap et même deux trois points de colle par-ci par-là. Et quelques épingles à nourrice. Les êtres bricolés de la sorte sortaient dans le monde extérieur, exploraient les territoires alentour et faisaient l’épreuve de la vie. Jeanne trouvait d’ailleurs que les êtres-sparadrap cassés cabossés recollés étaient de belles personnes qui savaient se servir des pronoms et mettre en aventure leur humanité. Les premières personnes qui ne connaissaient que leur personne rendaient cette humanité sédentaire et repliée. Finalement, l’univers des humains tenait presque tout entier dans une série de pronoms, et quelques épingles.

© Marie-Anne Paveau

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