Le retour des larmes

C’était dans l’ascenseur. Le souvenir était remonté brutalement comme une bouée de fond dont on aurait brusquement coupé l’amarre. Il dormait depuis quinze ans.

C’étaient les premières années de l’analyse. Les années où l’on pleure de parler, ou l’on ne parle qu’en pleurs, où le pleur est parole. Jeanne était sortie d’une séance en larmes, ces larmes impossibles à réprimer qui choisissent leur flux dans une indifférence parfaite aux yeux dont elles sortent.

Donc Jeanne pleurait. Cela faisait longtemps qu’elle ne cherchait plus à se cacher en public. C’est d’ailleurs très compliqué de cacher qu’on pleure, on n’arrive en général qu’à le rendre encore plus visible. Elle pleurait partout, dans les ascenseurs, dans la rue, dans le métro. Pendant des années elle avait vu la vie à travers la buée des larmes. Dans cet ascenseur il y avait quelqu’un, qui sortait sans doute de sa propre séance dans le cabinet d’à côté. Elle en avait un souvenir très vague : un homme, plutôt jeune, brun, une barbe ? C’est tout. Il lui avait parlé, demandé si elle allait bien, proposé d’aller boire un café. C’était gentil, parfaitement compris, c’était du soin entre analysants, et Jeanne l’avait bien entendu comme ça. Mais elle avait juste secoué la tête, incapable d’accepter, incapable d’être aidée sans doute. Et de quoi auraient-ils parlé d’ailleurs, à part refaire la séance, réitérer l’impossibilité à dire ? Des pleurs et du beau temps, peut-être.

Ça s’était reproduit, quelques mois plus tard, mais de manière différente. Dans la rue une dame, vraiment ce qu’on appelle une dame, avec un fort accent portugais, lui avait dit : « Oh mais il ne faut pas pleurer, vous êtes trop jolie pour pleurer comme ça ». Comme si ça avait un rapport. Cette parole avait énervé Jeanne, la renvoyant à tout ce qu’il ne fallait pas faire, ce qui était interdit, dans la rue ou ailleurs : pleurer, parler, désirer, jouir, être libre, vivre en un mot. Je pleure donc je suis, s’était-elle dit avec ironie, et j’emmerde la gentillesse portugaise.

Ces souvenirs effacés étaient sans doute remontés parce que les larmes étaient revenues, sans prévenir, par surprise, comme elles font toujours. Elles étaient là, et Jeanne essayait de les lire, de les parler même. Elle savait  que quelqu’un avait coupé l’amarre, elle savait qui, et elle savait aussi que c’était insu. Mais maintenant elles étaient là, et circulaient librement dans l’existence de Jeanne sans demander de permission. Du coup, un autre souvenir revenait. Elle avait un jour entendu quelqu’un sangloter derrière elle, dans la rue. C’était un sanglot archaïque, universel, venu du fond de l’humanité. C’était le sanglot. Chargée de sacs de courses enroulés à chaque poignet elle avait rebroussé chemin et parlé aux larmes. Contrairement à elle, la pleureuse avait répondu, et le dialogue durait encore. Comme une continuation de celui non advenu dans l’ascenseur dix ans auparavant.

Il faut parler aux larmes. Mais il faut sans doute avoir beaucoup pleuré soi-même pour pouvoir dialoguer avec les larmes des autres.

© Marie-Anne Paveau

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