La seconde enfance des mères

Merci à C. qui a mis les mots là où ça ne voulait rien dire

Cet été-là, Jeanne était devenue la mère de sa mère. Elle savait que les mères sont mortelles et que les enfants doivent les perdre. Elle savait aussi que la responsabilité change de rive, un jour ou l’autre, et que le temps vient où les enfants doivent s’occuper de celle qui s’est occupé d’eux. Mais elle avait repoussé ce moment loin d’elle et même de sa conscience pendant des années, espérant sans doute qu’il n’arriverait pas. Elle se rendait compte désormais que sa relation avec sa mère avait été en grande partie occupée par cette lutte-là, qui ne disait pas son nom : tenir éloignée la mort de la mère ; éviter la seconde enfance de la mère ; ne pas devenir la mère de sa mère. Que de tensions, de disputes, d’amertumes, avaient pris la place de la peur. La peur de la mère-enfant.

Jeanne détestait les mères. Comme il y en avait partout, c’était difficile de les éviter et il fallait donc constamment composer avec cette intolérance. Jeanne avait du mal en particulier avec les mères qui « faisaient la mère ». « Faire la mère », c’était diffuser des signes explicites de maternité conforme et de satisfaction parentale. Les mères faisaient la mère dans les lieux publics, les parcs, les wagons et les restaurants, et cette gesticulation constituait un message aux personnes environnantes, assignées en spectateurs : regardez comme je suis une bonne mère, comme je fais bien ce que l’on attend des  mères, comme je respecte à la lettre le manuel de la mère parfaite. Jeanne était gênée par cette exhibition, parce que le discours des mères qui faisaient la mère ne rencontrait que rarement, pour ne pas dire jamais, celui de leurs enfants. Les enfants aussi faisaient l’enfant, mais ils y étaient obligés par les mères qui faisaient la mère. C’était elles qui amorçaient le théâtre de la maternité parfaite, et les enfants y étaient entraînés par l’autorité scandaleusement absolue que les parents avaient sur leur progéniture. Mais faire l’enfant ne coïncidait pas forcément avec le fait d’être un bon enfant, ou un enfant heureux.

Il y avait des exceptions et Jeanne avait un jour ressenti une grande tendresse pour deux mères qui ne semblaient jouer aucun rôle avec leurs enfants. C’était dans le train, le voyage durait un peu plus de trois heures et deux mères voyageaient avec chacune un enfant à peu près du même âge, quatre ou cinq ans. Le contraste était saisissant : l’un des enfants, calme et vif à la fois, jouait, accompagné par sa mère qui lui parlait, lui expliquant le jeu, les éléments du paysage, lui parlant du quotidien du voyage en train. L’autre enfant hurlait, et il avait hurlé pendant à peu près tout le trajet, sous le silence épuisé des voyageurs. Sa mère ne lui disait rien, ne le regardait pas, ne s’occupait pas de lui ; elle le laissait. Donc il criait. Et alors elle intervenait violemment pour lui interdire de crier dans une pluie de reproches ; le silence s’installait pendant cinq minutes et les cris reprenaient. La mère, qui regardait ailleurs, le laissait pendant de longs quarts d’heure, puis le réprimandait de nouveau. C’était comme ça qu’elle communiquait, le regard ailleurs et la parole grondante. Ces deux mères-là, l’une dans l’harmonie apparente et l’autre dans la brutalité, ne semblaient pas mobiliser de spectateurs ; elles avaient intéressé Jeanne.

Jeanne avait toujours vu sa mère faire la mère, et lui en voulait de la superficialité de cette maternité montrée ; à la place réelle de la mère, il n’y avait en effet jamais eu personne. La seule façon que la mère de Jeanne avait eu d’être une mère avait été violente, dévoratrice, incestueuse. Le crocodile de Lacan. Avec son clapet menaçant, et imprévisible. Clac ! Jeanne n’avait, finalement, jamais pu être l’enfant de la mère et elle n’avait que tardivement compris cette impossibilité. C’était le moment où elle avait arrêté de manger du vivant. Coïncidence, oui, peut-être, ou sain refus d’être la fille de la crocodile. Les filles des crocodiles mangent de la viande ; les filles des mères impossibles mangent des graines. Il devait y avoir quelque part une loi non écrite de ce genre. En même temps, Jeanne se disait qu’attendre quelque chose de sa mère était peut-être contenu dans le script du bon enfant, dont elle était elle aussi imprégnée. Personne ne sait, finalement, ce qu’est une mère, ni un enfant. Ce sont les rôles les plus impossibles qui soient. Mais la mère qui avait vieilli continuait à faire la mère et restait un crocodile. Clac ! Mais elle était aussi devenue une enfant et cette superposition des rôles était une réalité difficile pour Jeanne, elle qui n’en occupait aucun. Elle était juste Jeanne, tout juste. Mais ce n’était peut-être pas si mal, finalement.

Cet été-là, elle avait, pour la première fois depuis plus de vingt ans, baissé une partie de sa garde et accepté ce cumul des mandats de la mère. Elle savait qu’on ne peut empêcher la seconde enfance des mères ; et elle n’acceptait pas de laisser les enfants sans accompagnement ni parole. Elle inventerait donc, à partir de rien, quelque chose d’une mère.

© Marie-Anne Paveau

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