Le joueur de billes

On tue un enfant. Ce titre avait violemment frappé Jeanne à la première lecture ; c’était un ouvrage de Serge Leclaire, et elle ne pouvait en relire le titre en parcourant sa bibliothèque sans avoir le souvenir de ce premier choc. Elle avait d’abord interprété cette phrase comme l’expression de la maltraitance et du meurtre de l’enfance. Mais Leclaire parlait d’autre chose : de la nécessité pour l’adulte de faire le deuil de l’enfant qu’il était, et qu’il pourrait toujours rester, puisqu’il était l’enfant d’un père et d’une mère. Surtout d’une mère. « Meurtre irréalisable, mais nécessaire », disait-il. Faire le deuil de l’enfance, c’était faire le deuil de l’immortalité, de la toute puissance, de l’inconscience et de l’intégrité, et de « l’enfant merveilleux de la mère », disait encore Leclaire. C’était aussi accepter que la mort soit là, dans la vie, tout le temps, comme une expérience ordinaire ; que l’échec et la chute et le malheur arrivent, comme ça, sans demander d’autorisation ; que la lucidité pique et morde, dévore parfois, mais ouvre aussi parfois à des visions nouvelles ; que l’autre intervienne dans notre existence, nous modifie, nous blesse ou nous enrichisse, bref ne nous laisse pas intact. Évidemment le programme n’était pas très alléchant, vu comme ça. Et il ne fallait pas être grand psychologue pour savoir que les petits d’homme choisissaient souvent, en grandissant, de rester petits, car la perspective de ces abandons-là était bien terrifiante.

Jeanne trouvait qu’elle avait écopé d’une double peine dans cette affaire : elle n’avait jamais vraiment pu être une enfant, mais avait quand même dû assumer ces renoncements et laisser derrière elle d’imaginaires dépouilles d’enfance. Du coup, quand elle rencontrait des adultes enfants qui évitaient de grandir, comme Barbara par exemple, ça se passait mal. Mais le fait est que les enfants non grandis ne sont pas reconnaissables à première vue, portant des apparences d’adultes crédibles, parfois même à leurs propres yeux.

Quand Jeanne avait rencontré le joueur de billes, elle avait vu un homme. On est ce qu’on est pour l’autre, il n’y a rien à faire contre ça, si ce n’est attendre les décillements et accueillir les vérités. Jeanne avait surtout, exclusivement, vu un corps, qui lui avait brusquement plu, et par surprise. Elle avait eu aussitôt une conscience aiguë de cette émotion, l’avait trouvé belle, malgré le sentiment d’effraction que provoquait souvent l’irruption d’un autre corps dans le périmètre du sien propre. Mais c’était comme ça que ça fonctionnait, l’autre, et ça expliquait les choix repliés de bien des mouajes et des quelqu’un qui. Jeanne avait appris de ses voyages inquiets sur les terres d’ici, d’ailleurs et d’en bas, que la seule vérité sûre gisait dans ce que l’on ressent et elle avait donc renoncé aux ombres factices des normes, des obligations et des empêchements qui régissaient si souvent les existences. « Fais fond sur ce que tu ressens, même si tu es le seul à le ressentir » ; c’était une forte et difficile leçon d’Henri Michaux, qu’elle portait enroulée autour de la cheville et qu’elle appliquait à la lettre. Elle avait donc laissé l’émotion parler.

Mais le corps qui lui avait plu appartenait à un adulte enfant, qui jouait à l’adulte comme les enfants jouent aux billes. Un joueur de billes. Jeanne avait mis un peu de temps à s’apercevoir que la surface sociale du joueur de billes constituait une couverture tissée de goûts pour les expériences d’autrui jamais éprouvées par lui-même. Elle l‘avait compris en mettant en jeu du désir, cette chose que l’adulte enfin délivré de son enfance peut vivre en première personne, mais que l’enfant toujours dépendant ne peut que simuler, comme au théâtre. Le désir, pour le joueur de billes, c’était de la gêne, et cette triste analogie avait laissée Jeanne affligée : il existait donc un confort, qui reposait sur l’absence du désir, ou le désir mis en routine, ce qui revenait au même, en tout cas quelque chose de bien rangé qui ne supportait pas le dérangement. Du maintien de l’ordre. Pas d’irruption plaisante, pas d’effraction heureuse. Pour Jeanne, le désir c’était la vie, dérangée et surprenante, dont l’inconfort permettait le meilleur. Elle savait qu’il ne se vivait pas sans prix, avait toujours choisi de le payer et ne l’avait jamais regretté. Qui pouvait soutenir en effet que la vie ne coûtait rien ?

L’encasernement défensif du joueur de billes déguisé en homme qui jouait à la séduction sans être capable d’en payer le prix l’avait déprimée ; il n’y aurait donc pas de rencontre ; tant pis ; après tout, c’était comme ça que ça fonctionnait, l’autre. Mais le joueur de billes s’était esquivé du désir par le silence, dans le facile comme si de rien n’était des apparences en réseau, et Jeanne avait trouvé cela déplaisant, blessant, même. Le silence, c’est une sale chose à répondre à quelqu’un. Il faudrait à l’avenir éviter les joueurs de billes.

(première rédaction de ce texte en septembre 2011)

© Marie-Anne Paveau

Publicités