White material, white trauma

Jeanne était allée voir White material, un film de Claire Denis écrit avec Marie N’Diaye, et avait trouvé que c’était un drôle de discours. Les films de Claire Denis sont toujours de drôles de créations mais elle était allée voir celui-ci avec la mémoire de Chocolat, le premier film de la réalisatrice, auquel elle pensait régulièrement : l’enfance africaine, les jambes légèrement arquées d’Isaach de Bankolé et son regard en amande, le rythme lent de la chaleur, et surtout, ces liens que les enfants nouent avec ceux qui s’occupent d’eux ailleurs, fortifiés par les séparations, puisqu’ils se transforment vite en souvenirs idéalisés. Les ramatous de Tananarive, Victorine et Marguerite, étaient ainsi devenues dans l’imaginaire familial des figures nourricières de conte anthropologique. Victorine, sa maigreur, son charme et sa voix haute ; Marguerite, sa rondeur, ses assiettes de riz en triangle et sa bienveillance silencieuse. Jeanne pensait souvent à elles, se disait qu’elles devaient être mortes depuis longtemps, emportant avec elle ce bout d’enfance latérite sur la Grande île qui n’était jamais réapparu. Mais rien de Chocolat n’était revenu dans White material, dont Jeanne n’avait perçu que la violence et la répétitivité.

Le corps désincarné d’Isabelle Huppert, l’omniprésence de son pénible déni, la folie tatouée de Nicolas Duvauchelle, la violence partout représentée, violence des white contre les noirs, des blancs entre eux, des noirs entre eux, des enfants contre les adultes, des troupes gouvernementales contre les petits soldats de la rébellion. Tout l’avait dérangée dans ce film. L’anonymat du lieu également : à quel pays, à quel événement le film se référait-t-il ? Elle avait pensé au Congo belge, Kolwezi, le Katanga. Mais en fait Claire Denis avait tourné le film au Cameroun, et l’idée venait plutôt des événements de 2009 en Côte d’Ivoire.

En sortant du cinéma, elle trouvait cependant toutes ces raisons insuffisantes pour expliquer son malaise, et puis elle comprit. Elle chercha sur internet des documents sur les événements de 1972 à Madagascar. Et elle tomba sur une série d’une trentaine de photos de la journée du 13 mai sur le blog d’un photographe, sur des vidéos, des archives. Tout y était : les images de la mairie incendiée, les voitures brûlées, le lac Anosy qui bordait l’école Ampefiloha A où leurs parents étaient venus les chercher, sa sœur et elle, les faisant passer par-dessus les grilles. Le « renversement de Tsirane ». C’était sous ce nom que la révolution de 1972 avait toujours été désignée dans la famille de Jeanne. L’expression lui évoquait pêle-mêle l’odeur de papier brûlé devant la mairie, les prières naïves des enfants à Fort-Voyron, là-haut, à l’abri des émeutes, les treillis du père, les inquiétudes de la mère, cet aéroport soudain, et l’arrivée brutale à La Réunion, dans l’odeur des bananiers.

Voilà ce qui avait agi dans le film de Claire Denis, ou que ce film avait fait exister : un autre white material, une même situation d’insurrection où les blancs étaient pris entre les rebelles et le pouvoir officel. La répression de Tsirane avait été sanglante en 1972, puis Ramanantsoa, un général formé à Saint-Cyr, avait pris le pouvoir, il avait laissé les Français rester. Mais ils étaient brusquement partis, au printemps 1973. Ratsirak était arrivé. À l’époque, pour les Métropolitains, c’était le nom du diable. Le blanc était devenu impossible à Madagascar.

Les signifiants du film de Claire Denis avaient réveillé ceux, présents mais comme désactivés, de la mémoire malgache de Jeanne. Il est très difficile de définir le trauma. On le reconnaît plutôt, par les effets qu’il produit. Mais c’est sans doute, entre autres choses, un discours, une suite de signifiants, pas seulement des mots, mais aussi des images, des sons, des sensations, qui ont creusé une première empreinte ou perpétué un premier ravage, et qui reviennent, dans une autre et à la fois même suite de signifiants.

White material, white trauma, un discours avait fait son chemin, sans rien dire, en prenant son temps, presque quarante ans, de Tananarive à une salle de cinéma française, de la petite fille dans la Grande île rouge à l’adulte dans la capitale parisienne.

© Marie-Anne Paveau

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