Le tapissier de la rue Vitruve

En allant faire ses courses un matin, Jeanne aperçut un message sur un pare-brise, grifonné à la va-vite sur un bout de carton : « Je suis le tapissier de la rue Vitruve ». L’énoncé l’avait réjouie sans qu’elle comprenne vraiment pourquoi, si ce n’est de vagues échos en je suis qu’il faisait remonter de loin : « Je suis une force qui va », « Je suis la vérité et la vie » et ce succulent « Je suis un écrivain japonais » qu’un auteur haïtien avait donné comme titre à l’un de ses livres. Et puis aussi ce fameux « Je suis le maître du monde » qu’elle entendait mentalement avec un accent allemand, parce que ça lui évoquait Le dictateur de Chaplin confusément mélangé avec Docteur Folamour et la scène de Titanic dans laquelle le petit Leonardo di Caprio hurle avec grandiloquence cette phrase à l’océan. Ces énoncés en « je suis » lui cornaient aux oreilles pendant qu’elle pesait ses courgettes.

Elle se disait qu’elle aurait adoré pouvoir dire « Je suis le tapissier de la rue Vitruve » ou autre chose d’ailleurs, par exemple « Je suis la pharmacienne de la rue des Vignoles » ou « Je suis le libraire de la rue de Bagnolet », ou même « Je suis la fille du degrad Jeanne », tiens, avec ce ton déclaratif et presque salvateur, naturellement impliqué par le fait d’associer je et suis. Ça lui semblait extraordinaire de pouvoir dire « je suis » et de pouvoir en plus faire suivre ce « je suis » de quelque chose ou mieux de quelqu’un. « Je suis le tapissier de la rue Vitruve », ou du sentiment d’être quelqu’un. Mais rien ne lui venait après ce « je suis ». Elle ne trouvait pas l’attribut. Ça la troubla pendant un moment, et elle se demanda même si ce n’était pas une pathologie, un handicap dans la vie de ne pas pouvoir écrire comme le tapissier de la rue Vitruve. Et puis elle n’y pensa plus. Mais à chaque fois qu’elle passait rue Vitruve, elle essayait d’apercevoir l’artisan dans son atelier, l’homme qui savait qu’il était « le tapissier de la rue Vitruve » et qui était capable de l’écrire.

Puis elle se souvint d’un documentaire qui l’avait fascinée, tard dans la nuit, à la télé, Je suis la fille du juge Boulouque. Le juge Boulouque, soumis à des pressions trop lourdes dans les années 1990, les années des juges justiciers, s’était suicidé. Il avait une femme, des enfants, ce qui ne compte pour rien face à l’instinct de mort, tous les dépressifs vous le diront. La fille du juge suicidé avait filmé son identité en quelque sorte, elle avait fait un film sur ce qu’était le fait d’être la fille d’un père suicidé, et Jeanne avait trouvé ce récit extraordinaire et bouleversant. Elle en avait été imprégnée pendant des jours. Elle pensait souvent à Clémence Boulouque ; Clémence, quel prénom incroyablement pertinent pour absorber une violence pareille.

Que deviennent les filles sans père ? que deviennent les enfants des suicidés ? La jeune femme répondait simplement, de manière presque tautologique : je suis la fille du père qui s’est donné la mort, et je vais vivre en étant cette personne-là.

© Marie-Anne Paveau

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