Le goût du feuillage humide

Tout a un goût, un vrai goût qu’on perçoit avec la langue et les papilles pour ce qu’on met dans sa bouche, ce qu’on goûte ou ce qu’on mange, ou un goût par ressemblance, comme on attribue parfois une couleur aux choses.

En se remémorant le goût en même temps fort et délicat de feuillage humide qu’elle avait trouvé à ce moment, Jeanne pensait à « la couleur des violettes humides » que Neruda donne à la mort, et souriait de ce que son goût de feuillage soit au contraire si intensément vivant. Les goûts s’attachent aux êtres, aux choses et aux moments, comme les impressions et les sensations, et constituent une sorte de mémoire gustative qui dépasse le simple sens pour s’imprégner partout. En marchant avec ce goût de l’autre au corps, de la bouche à la pensée, elle se demandait où, ces dernières années, ces derniers siècles, il s’était replié, caché, annulé, presque, pour qu’elle n’en ait aucun souvenir. Avec l’irruption du goût revenaient d’autres sens, comme la perception de la lumière, qui s’était si joliment levée parmi les arbres ce matin-là, et le sentiment d’une présence, l’impression que le monde était habité. Le titre d’un essai de Jean-Marie Rouart lui revenait, Ils ont choisi la nuit ; c’était un livre qui l’avait frappée quand elle avait vingt ans, un recueil de textes sur des suicidés célèbres et la manière dont ils étaient entrés dans cette nuit définitive. Jeanne, curieusement, avait l’impression inverse de sortir d’une nuit qu’elle n’avait pas choisie ni même vue s’installer et contemplait avec une joie un peu ébahie ce retour d’une lumière qu’elle n’avait pas vue disparaître.

Elle avait établi des campements et même construit des abris durables dans les lieux vides, d’où le goût s’était retiré ; mais d’autres présences se tiennent dans les terres inhabitées, précieuses et fiables, et la terre elle-même peut prendre le goût de la présence. Dans l’une des séries préférées de Jeanne, Life, joliment scandée par les pensées bouddhistes du héros-flic, Charlie Crews, sorti d’un long et injuste séjour en prison, il y avait une scène extraordinaire. Un ami de Charlie, sympathique crapule travaillant dans la finance, se retrouve dans la même prison, protégé par les anciens codétenus du flic mystique, condamnés à des longues peines ou à perpétuité unis à lui par la fidélité sans discussion qui s’établit quand on a survécu ensemble. À table, la crapule incarcérée leur demande : « Mais vous n’avez pas envie de sortir pour voir le monde, parfois ? ». L’un d’eux répond : « Mais c’est ici, le monde ». Jeanne avait été frappée par cette réplique, parce qu’elle était spirituellement bouddhiste, apparemment légère et humoristique, mais aussi parce qu’elle explicitait plus gravement ce qui reste dans l’ombre pour nombre de gens : les aménagements parfois heureux des résignations, la sage économie des renoncements, la sereine gestion des restrictions.

Le monde privé du goût de l’autre mais ancré sur d’autres présences était devenu agréable, parce que Jeanne l’avait ameublé à l’aide de quelque chose qui devait ressembler à de la sagesse bouddhiste. Mais le goût du feuillage humide avait, sans prévenir, fait une incursion dans son univers et en avait modifié les couleurs. Il était dès lors devenu différent, et Jeanne, un peu surprise de cette modification, allait cependant emprunter ce chemin, où rien n’existait encore mais où tout s’ouvrait, dans une sécurité inconnue jusque-là.

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