Le regard de lac

Jeanne aimait bien aller chez Eddy. Eddy tenait le pressing du coin de la rue de la plaine. Il était libanais, spirituel et anti-israélien. Jeanne savait qu’il était anti-israélien à cause d’une discussion sur le Sud-Liban qui avait tourné à la diatribe sauvage, mais elle avait réussi à détourner la conversation en abordant la difficile question du nettoyage des broderies anciennes. Elle en avait été assez fière d’ailleurs, et s’était dit qu’elle se resservirait de la méthode, qui reposait sur la prise en compte subtile de l’environnement concret et immédiat d’une discussion. Le contexte, toujours le contexte.

On rencontrait parfois des gens chez Eddy, il se passait des choses. Il y avait eu ainsi cette comique affaire de chemises. Quand Jeanne était arrivée un matin, Eddy venait de remettre par erreur douze chemises sur cintre à un client. Dix minutes plus tard, le propriétaire des chemises entrait, la confusion était découverte et Eddy se précipitait dans la rue retrouver l’auteur de la rapine involontaire. Hasard des minutes, entrechoquement des secondes, un peu plus et les chemises auraient perdu définitivement leur dos habituel.

Ce jour-là, c’était elle. Grande, immobile, incroyablement belle, un double de Françoise Hardy à 19 ans, Jeanne avait perçu sa présence dans son angle visuel tout à gauche, tout en troquant des conseils santé avec Eddy : kiné contre psy. À ce dernier mot, elle s’était approchée, avait dit à Jeanne « Vous êtes psychanalyste ? Vous connaissez un addicto ? » – « Oui, d’accord, je vais vous trouver ça », avait répondu Jeanne, sentant que le tac au tac était de l’ordre de la nécessité vitale, qu’il fallait surtout dire oui, accueillir cette demande, si fragile, impromptue, inouïe même, dans ce pressing du 20e arrondissement. Jeanne, comme plusieurs années auparavant par les sanglots de N., avait été traversée par le regard de lac de la grande adolescente. Elle avait noté son prénom, son numéro de téléphone, et lui avait envoyé une adresse. Fugitivement, quelques secondes, les yeux de lac avaient parlé, et Jeanne garderait longtemps avec elle cette parole précieuse.

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