La mort dans l’âme

Les humains naissent la mort dans l’âme. Les animaux aussi, peut-être, mais c’est évidemment une hypothèse impossible à vérifier. Alors, pour certains, elle reste tapie, inactive, endormie, et ne se réveille jamais, ou rarement, pour les grandes occasions : guerre, deuil, perte. Pour d’autres, la mort dans l’âme est une manière d’être, pour laquelle la frontière entre le désir de vivre et la tentation de mourir est poreuse, se déplaçant sans cesse, sans arrimage ni définition claire.

Jeanne avait compris que la mort était dans l’âme à titre presque naturel quand le désir de mourir avait cessé de l’étonner. « Bienvenue chez les humains ! », avait-elle l’habitude de dire à ceux de ses patients qui lui apportaient leur mort dans l’âme, leur restituant par là le choquant mais roboratif énoncé qu’elle avait elle-même reçu, il y a très longtemps, avant.

Comme de l’angoisse, on ne guérit pas de la mort dans l’âme et l’on peut en être habité sans maladie ni tragédie. Quand elle s’installe, à la faveur d’une blessure, elle travaille. À quoi, c’est difficile à savoir, et Jeanne avait fini par se dire que, finalement, ça ne la regardait pas. Elle avait choisi de laisser la mort dans l’âme tranquille, de la laisser vivre en quelque sorte. Laisser vivre la mort dans l’âme.

© Marie-Anne Paveau

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