Que prendre le métro c’est apprendre à vieillir

Les transports en commun, c’était souvent pénible mais parfois lumineux. Ce matin-là, Jeanne était assise sombrement pensive, récapitulant les tâches de la journée à venir, notant mentalement les choses à ne pas oublier, les courses à faire. Quelqu’un s’assied un peu lourdement sur le strapontin à côté d’elle, dans un grand soupir de lassitude. Une femme, la petite soixantaine, ronde, le visage joyeux et les yeux facétieux. Échange de sourires, et de rires. Puis le dialogue s’engage. Lire la suite

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Degrad Guyane

« Je suis retourné en Guyane en 1979, Jeanne n’existe plus ». En fait, elle aurait dû se contenter de cette petite phrase, d’une telle simplicité qu’on pouvait tranquillement la prendre à la lettre, et repartir. On ne dit pas des gens qu’ils n’existent plus, en général, on dit qu’ils meurent ou qu’ils disparaissent, qu’ils partent ou qu’ils font de grands voyages, qu’ils cassent leur pipe ou qu’ils bouffent les pissenlits par la racine, qu’ils claquent, clamsent ou crèvent, mais là évidemment, quand les lieux portent des noms de personne, il y a le choix des référents. Jeanne, c’était elle, mais c’était aussi le nom d’un petit village en construction au bord du Mahury en 1963. Ou devait-elle se dire : Jeanne, c’était un village et c’était aussi moi ? Elle ne savait plus dans quel ordre ça marchait, le village, elle, elle, le village, mais du coup ça l’avait fait hésiter : qu’avait dit son général de père, en ce jour d’avril où elle était allée le chercher boulevard de Port-Royal après vingt ans d’oubli ? Ce qu’il avait dit ou ce qu’elle avait entendu ? Elle avait bien entendu quelque chose qui ressemblait à « tu n’existes plus », qui suivait ce « je te reconnais à peine » qui avait ouvert la rencontre, mais elle l’avait mal enregistré à l’époque. Aujourd’hui, presque quinze ans après, ça lui semblait normal d’avoir été une si mauvaise réceptrice, puisque c’était inaudible. Lire la suite

Les gens du centre

– Ah, tu sais quelqu’un m’a signalé que dans le Phnom Penh Post

– Le Phnom Penh Post, je connais bien, j’ai suffisamment travaillé dessus !

– Je voulais juste dire…

– Ben oui tout ça j’y ai passé une partie de ma vie à tout ça les traductions les informations les analyses et c’était le Phnom Penh Post et le Cambodia Daily et  le Singtao Daily et le Vientiane Time et le Nguoi Viet je connais bien j’y ai passé tellement de temps c’était mon métier je connais bien oui ? Lire la suite

Le silence d’Honorine

Finalement, on était allé chez Honorine.

Honorine avait toujours travaillé à la Vieille demeure et sa grand-mère Félicie La Poussière y travaillait déjà aux temps d’avant. Chez Honorine, il y avait des fleurs. Des oies, des poules et des lapins, mais surtout des fleurs. Honorine était fière de ses fleurs et elle aimait les montrer. Les iris étaient déjà passés mais les hémérocalles projetaient leur vif orangé avec énergie, les pélargoniums et les géraniums-lierres débordaient des pots, et puis il y avait une multitude de fleurs dont Honorine ne connaissait pas les noms, mais qu’elle faisait pousser chez elle en ramassant des graines un peu partout. Jeanne demandait les noms ; Honorine riait : « Les noms des fleurs ? Pour quoi faire ? y a pas besoin des noms, suffit qu’elles poussent ». Oui, sans doute, il suffisait que les fleurs poussent, finalement Jeanne était d’accord avec cette exigence simple. Que les fleurs poussent. Lire la suite

Le syndrome d’Hedra

Les gens ne sont pas ce qu’ils ont l’air d’être. Cette maxime banale, qui tournait vite à la scie, avait pourtant permis à Jeanne de se défaire de ce besoin d’être qu’elle appliquait à tort aux autres. Cela n’empêchait pas les mauvaises rencontres, et les amitiés intrusives. Les amis intrusifs étaient apparemment amicaux, affectueux et admiratifs ; ils étaient en réalité hostiles, agressifs et envieux. Le problème, c’est qu’ils s’habillaient en danseuses et portaient des habits qui faisaient les moines. Et qui soupçonne les jolies danseuses et les bons moines ? Lire la suite

Les oignons de l’inconscient

C’était parti des iris. Tout était sans doute parti des iris d’ailleurs. Les racines des iris, ce sont des rhizomes, qui maillent la terre comme une mangrove enterrée. Sous les massifs d’iris, Jeanne imaginait ces réseaux d’oignons qui s’entremêlaient, tout tordus, les uns dans les autres. Les réseaux d’oignons avaient survécu aux guerres et aux ravages. Lire la suite

Lost in translation

Tout en se demandant pourquoi elle avait accepté cette mission, Jeanne savait bien qu’elle se mentait comme on peut le faire quand il s’agit des lieux d’où l’on vient. L’Algérie, c’était tellement familier, aussi familier que la Guyane ou les pays d’Afrique où elle avait passé son enfance. Comme la Guyane, c’était une terre qu’avait connue ses parents avant sa naissance, mais où elle était comme inscrite, malgré eux sans doute. Cette mission, elle l’avait acceptée pour retourner en Algérie, sans y être jamais allée. Lire la suite

Pilpoul mondain

Jeanne avait toujours été seule. Elle était née seule comme d’autres naissent aveugles ou américains.

Jeanne avait longtemps été persuadée que ses parents n’étaient pas ses parents et qu’elle était la fille d’émigrés russes ayant fui la Révolution d’octobre. C’était son roman familial, et il en valait bien un autre. La chronologie rendait évidemment l’affaire impossible, mais quelle importance, l’essentiel était ce chauffeur de taxi blond sorti des pages moisies d’un exemplaire de Nuits de prince relié de tissu rouge, lu à dix ans, origine d’une tenace passion russe prolongée par une fascination pour l’énigme Anastasia. Et si j’étais Anastasia, s’était-elle souvent demandé enfant ? Puis ce fut un intérêt politique précoce pour Nina et Jean Kehayan, qui dans Rue du prolétaire rouge racontaient leur séjour militant en URSS. Elle avait demandé le livre pour son anniversaire et s’était promis de toucher un jour le sol de sa Russie imaginaire. Quand, vers quarante ans, elle se rendit à Ekaterinbourg, elle eut l’impression d’être un peu chez elle, excepté la cécité à laquelle la réduisait l’alphabet cyrillique. Un ami la photographia théâtralement sous la plaque de la « rue du prolétaire ». Lire la suite

Les restes

Il y avait toujours eu des restes. Des restes de tout, nourriture, tissu, laines, et même des restes d’intention qui gisaient dans des cadeaux achetés, empaquetés et jamais offerts. Ce qui dominait cependant c’était la nourriture. Jeanne avait toujours vu le réfrigérateur plein de soucoupes et de ramequins remplis de ces formes sans couleur, sans vie, écœurantes à la vue et à l’odeur, plus ou moins recouvertes de morceaux d’aluminium. C’était les restes, il ne fallait pas jeter. Parce que le Biaffra, le Vatican, on ne jette pas la nourriture, le lac de Tibériade, et les Allemands. Lire la suite

Le sinistre

Chez Jeanne, on parlait souvent du sinistre. « C’était avant le sinistre », « Tu sais, après le sinistre, ce n’était plus pareil ». Il y avait la vie avant le sinistre, et puis la vie après. Petite, Jeanne avait emmagasiné toutes ces phrases sans en comprendre précisément le sens. Mais en matière de mémoire, le sens compte assez peu à côté de l’impression ; ce mot de sinistre s’était imprimé dans sa mémoire, y avait creusé sa place, s’y était frayé son chemin, le chemin de la lignée dévastée. Ce que Jeanne savait, c’est que tout avait été détruit, et bien plus que la Vieille demeure. La joie aussi avait été emportée, et ce bien-être ou cette aisance que procure la possession d’un lieu où l’on est né, où l’on mourra et que l’on transmettra. Elle avait compris bien tard que ce sinistre qui avait touché ses anciens l’avait elle aussi privée des lieux qu’elle aurait pu habiter. Elle était longtemps restée une sorte d’apatride avec papiers. Lire la suite